Clairelise May Chobelet - Peintre, Plasticienne, Pédagogue

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Les trop

merveilleux

 nuages

 

 

 

 

 

 

 

Réflexions sur deux tableaux récents

 de ClaireLise Chobelet, peintre

par Pascale Boisseau,

professeur agrégé de lettres modernes

 

 

Ciel de mer    

  

Le rêve d’Icare 

 

Un enfant malicieux…

Ce sont des  paysages  de  ciel  représentant,  sur un fond  bleu  assez  intense,  cobalt et rex,  des  cohortes  et des bouquets de nuages dans tous les dégradés de gris jusqu’au blanc pur :

l’un s’intitule « Ciel de mer » (89 x 116 cm /  huile sur toile),

l’autre « Le rêve d’Icare » (65 x 81 cm/ huile sur toile).

Ils ne forment pas exactement diptyque puisque de dimensions différentes, mais on peut les rapprocher car chaque tableau est rompu ou complété – cela pose question ! – par un trait de la largeur d’un pinceau de cinq centimètres, de couleur orange cadmium et situé en haut à droite pour Ciel de mer, pour Le rêve d’Icare de couleur framboise mûre, situé presque au centre et surmonté un peu plus haut d’une forme de croix tronquée en haut et légèrement décalée vers la droite.

Comment lire cette onde de choc apposée sur la belle harmonie céleste ? Non, ce n’est pas un enfant malicieux qui, enfermé dans l’atelier aurait voulu retoucher les toiles à sa manière, guettant avec une terreur délicieuse la réaction du peintre à son retour !  L’artiste possède toute une gamme d’enfants intérieurs qui peuvent prendre les commandes pour notre plaisir à nous spectateurs qui aimons contempler la fantaisie que nous n’oserions pas manifester.

On pourrait conclure à ce ludisme, si une curiosité de lecture ne nous amenait à essayer de penser de quoi ces traits sont le sillage. En effet, comment le tableau peut-il vivre dans cette tension interne due à cet ajout effectué  plusieurs   jours  après  la fin des  paysages de  nuages ?

Y  a-t-il  conciliation, voire assimilation, ou bien ouverture sur une autre dimension ?

 

Une esthétique de la rupture

Il  semble que l’on  soit  renvoyé à  l’importance  du  détail  en peinture, telle que  Daniel Arasse,  notamment,  a pu l’étudier, non sans humour.  Mais ici, il s’agit de bien plus qu’un détail, tel un escargot peint  au  premier  plan  d’une  Annonciation (étude du tableau de  Francesco del Cossa dans "On n’y voit rien", Denoël, 2000). Impossible que cela échappe, dans sa prégnance, à la première vue, et c’est bien ce qui blesse  et  pose  question : l’éclat  de peinture  qui  rappelle un  point d’exclamation, éclat de rire  qui fait éclater l’harmonie  processionnelle  des nuées et la colère  du spectateur qui  aurait   bien  adopté le  tableau  sans  « ça » !

 

L’artiste me confiait son soulagement, son plaisir de peintre en apposant la touche, la trace orange, une semaine après la réalisation de Ciel de mer. Le tableau alors est achevé, terminé, parachevé ? Ou mis à mort à la pointe d’un pinceau – la peinture comme tauromachie - qui laisse sa large zébrure dans le quart supérieur droit où le regard pouvait se gorger de la plénitude du bleu cobalt.

 

« Oh, c’était si beau ! »  déplore le spectateur venu voir  de jolies toiles … qui feraient si bien en  guise  de ciel de lit.

 

Le trait est particulièrement iconoclaste, car non peint, appliqué très vite, il s’oppose par sa vivacité (couleur vive et application preste de la couleur) aux modelés et aux camaïeux de gris très subtils des nuages.

De la non-peinture posée sur la peinture .

Et pourtant l’art en a connu des irrévérences, depuis Dada et les Surréalistes ! Mais au moins Magritte et Dali avaient la politesse d’inscrire un dessin parfait sur le fond de nuages, même si ce dessin choquait par sa décontextualisation. Ici, c’est un trait gauche, coloré mais non peint, qui est placé sur  l’envol des nuages :   de l’art brut dans un Tiépolo.

Imaginons le questionnement de l’artiste. A l’heure de l’abstraction, de l’art conceptuel, peindre encore des nuages ? Non .  Ou  du  moins  avec  une  conscience autre, disent  les  traits  orange  ou  grenat qui  brisent cette  unité trop confortante  pour  le  regard et  nous renvoient, nous,  spectateurs,  à nos  nuages et  à nos brumes intérieures avec une certaine violence .

Quant  à l’artiste il  se colletterait  à une forme  de mauvaise  conscience,  mais  advenue  clairement au bout de son pinceau :  cela est peut-être né soudain comme un orage, une rage de peintre – de celles que Zola sait si bien prêter à son héros  Claude Lantier  alias  Cézanne  dans L’Œuvre –  qui,  pris en  flagrant  délire de rejouer  à Tiepolo  et à Boudin,  trempe  son  pinceau  dans le feu  pour nous  envoyer  à  la  face  qu’il  n’est  plus complice de ces rêveries picturales,  que  cela  peut se  faire  sans lui, même  s’il  sait – et  parce  qu’il sait -  peindre  parfaitement  les  ciels.

 

Libre à nous de rester totalement perdus dans les nuages, ceux qui nous entourent, ceux qui nous hantent ; l’artiste est ailleurs, dégagé déjà du sublime qu’il vient de nous donner à voir, et armé d’un pinceau brûlant qui nous dit de revenir à la réalité, c’est-à-dire ici, à l’art, à la manière de peindre.

 

 

De l’intranquillité

Sous l’impact de cette fusée d’artifice c’est peut-être la peinture qui explose, ou plutôt le représenté qui vole en éclats pour  nous redonner  à  voir  la   re-présentation  elle-même  (la peinture)  et  donc les nuages aussi dans leur qualité picturale. En peignant, un artiste se positionne par rapport à tout ce qui a été peint jusque-là (Histoire de l’art) et par rapport à ce qu’il a peint (le paradigme de son œuvre) .

Les ponctuations fortes de couleurs chaudes font entrer Ciel de mer et Le rêve d’Icare dans un autre ordre qui confine à l’abstraction. Dans les autres paysages de cette artiste, ou visages traités comme des paysages, la richesse en matière et en couleurs fait tenir ensemble sans heurts apparents un sujet classique et une peinture marquée par l’expressionnisme, l’abstraction et des rythmes à la Nicolas de Staël.

Ici, la lisseur pastel et rassurante est dérangée et comme déphasée par l’irruption d’un autre univers pictural. Dorénavant , le  tableau échappe à son sujet, les nuages aux nuages, le ciel au ciel, et le peintre à la représentation. Est-ce  dire  que  le  trait  orange signe  pour ClaireLise  Chobelet  un adieu malicieux aux déclinaisons tranquilles de nuages ? Peut-être pas, mais son paysage est assurément entré dans l’intranquillité.

 

L’eau et le feu : l’impossible conciliation

Quel est le parcours du regard dans ses tableaux ? Le trait – les nuages - le trait - les deux ensemble ? Le spectateur avide  d’interprétation  satisfaisante  pour l’intellect  et  soucieux d’atteindre  à  tout  prix  le  troisième  temps  de  la dialectique qu’est la synthèse cherchera une conciliation possible, chromatique, thématique, symbolique entre les deux univers antagonistes de chaque tableau.

Il soutiendra que, somme toute, dans Ciel de mer, le trait orange s’intègre bien à l’ensemble. Structurellement d’abord : les colonnes nuageuses très architecturées viennent du haut tandis que, plus globales et plus  massives,  d’autres  montent  du bas ;  elles se  rencontrent  presque  à  la  pointe  d’une  sorte  de  triangle, à l’extrémité de la flèche orange ; celle-ci est, en outre, comme préparée dans la partie gauche du tableau par deux petits accents vermillon qui soulignent des contours de nuages et contestent déjà discrètement le séraphisme de la procession cotonneuse. La couleur chaude n’est donc pas un hapax dans l’économie de la toile.

Il en serait de même pour Le rêve d’Icare. La colonne de grenat appliquée d’un pinceau peu chargé en couleur et décrivant dans sa partie haute un dégradé du bordeaux au rose pâle, s’intègre chromatiquement plus en douceur que l’orange cadmium - couleur chaude s’il en est -  aux couleurs froides du Ciel de mer. Le mauve et le rose pâle qui brumisent  la nuée dans le Rêve d’Icare appellent en quelque sorte la condensation de cette couleur au cœur du tableau.  Le  spectateur  soucieux  à  toute  force  de  retrouver  une  harmonie  peut  donc se satisfaire de quelques arguments internes aux toiles. Mais sans doute pas pour longtemps ; il se tourne alors vers le sujet dénoté des tableaux, le ciel, et l’interroge.

 

 

Pensées sur les nuages

La toile est déstabilisante au sens premier du terme. Mais après tout, les nuages sont-ils stables ? Ne sont-ils pas à l’image de l’inconstance, de la mobilité, de la labilité, enfin des aléas de toute chose, du monde extérieur et du monde  intérieur ?  Ils sont  aussi  ce qui voile le divin,  le ciel pur,  mais ils  représentent  en outre ce qui permet d’y accéder pour peu que l’on  déchire le voile  en se plongeant  dans  la   contemplation.  Ils sont  des guides pour aller au-delà des apparences.

Peindre  un tel  sujet c’est  rejouer  avec  l’inconstance  baroque et  l’inquiétude  romantique toutes deux friandes de nuages, mais en cessant  d’en être dupe peut-être par le retour à un questionnement plus ancien, mystique : on peut en effet lire dans Ciel de mer comme une interpellation de feu sur cette vapeur d’eau, comme un pont entre visible  et  invisible.  Les  nuages,  formes   changeantes,  sont une  substance  comme  dématérialisée  qui  peut se transmuter en énergie pure : « Celui qui un jour allumera la foudre doit longtemps être pareil à un nuage » écrit Nietzsche  dans  l’un  de ses poèmes  cité par Jacqueline  Kelen  dans l’article  liminaire de  l’ouvrage  qu’elle a dirigé  Les nuages et leur symbolique (A.Michel, 1995).

 

L’artiste  se  serait donc fait nuage,  changeant  la  forme  et la  direction de sa peinture avec une violence éclatante. Intégrant  profondément  la leçon  de  légèreté,  d’aléatoire  et  l’invite  à se transformer chuchotée par  ses modèles nuageux,  ClaireLise  Chobelet  serait entrée  dans la danse  de l’être  qui peut  autoriser  tous les gestes et coups de pinceaux. Tout peut surgir du nuage, lieu d’union mystique qui permet d’entrer en contact avec le divin sans être brûlé par son feu insoutenable comme on le voit par exemple dans Le nuage d’inconnaissance, texte anonyme du XIVème siècle.

                

Le titre du second tableau, Le rêve d’Icare, appelle cette interprétation. Les ailes de cire et de plumes fabriquées par Dédale lui  permettent,  ainsi  qu’à  son  fils  Icare,  d’échapper  au  labyrinthe  en s’élevant dans les airs. Mais Icare, malgré l’avertissement de son père, s’approche trop près du soleil ; la cire qui retenait ses ailes fond ; il tombe alors dans la mer et s’y noie.

 Comment ne pas établir une connexion avec le Ciel de mer du premier tableau ? Le trait orange orienté du haut vers le bas n’évoquerait-il pas la chute d’Icare dans une mer hors-champ, dont il ne nous est donné à voir que le ciel ? Dans Le rêve d’Icare, le trait grenat semble tracé du bas vers le haut, où la peinture est moins dense ; il est surmonté d’une croix tronquée qui indique une voie barrée, comme si la trajectoire ascensionnelle était interrompue, interdite, bel et bien confinée au rêve, au fantasme car dangereuse dans la réalité. On ne s’engage pas impunément dans cette voie…

 

L’idéalisme mystique, qui est, on l’a vu, comme appelé par le thème des nuages et l’infini céleste, n’est donc peut-être pas la voie choisie en définitive par le peintre qui travaille avec et sur de la matière et incarne ses idées. Retenons néanmoins la symbolique du rêve d’Icare, formidable rêve d’affranchissement, de libération de toute forme de carcan, thématique et esthétique par exemple, dans le cas de l’artiste.

Loin des rêves d’envol, le trait orange cadmium ou grenat, ne nous ramènerait-il pas plutôt sur terre ? Et au lieu de chercher  à  justifier  à  toute  force ce  contrepoint,  pourquoi ne pas regarder simplement ce qui est contre-peint ? 

 

La trace du peintre

Le paysage céleste a tendance à nous emmener vers le haut, là-bas, le trait de couleur vive nous ramène vers le bas, vers l’ici-bas. Le spectateur est protégé de toute visée ascensionnelle, de toute extase vers les « merveilleux nuages ».  Il  est plutôt  invité  à en apprécier la  qualité  picturale  sur  cette toile  désignée  comme telle, ici, par le déictique du trait vif. Vif par le choix de la couleur et par la façon preste de l’administrer.

Ainsi ClaireLise Chobelet elle-même a osé tenir en respect les paysages de ciels qu’elle a peints naguère ; à partir du moment où cette distance a été prise, nous pouvons retourner avec elle aux tableaux et les regarder comme belles peintures de nuages et non comme beaux nuages même s’il est tentant de regarder le tableau comme le paysage qui s’offre quand on ouvre sa fenêtre !

 

Mon expérience de spectatrice 

 A force de regarder les traits de couleur vive, j’ai vu plus nettement la qualité picturale des nuages comme si le point d’orgue  de  couleur  chaude  obligeait  à  relire  « molto  vivace »   les  partitions  de  nuages.  Elles  existaient  plus pleinement  entrées ainsi  dans cette  intranquillité  qui les  redonnaient  à  elles-mêmes  une  fois  dissipée  l’illusion réaliste. « Ce  ne sont  pas  des  nuages », aurait  écrit  Magritte au bas de l’image d’un ciel parfait

 C’est en effet un assemblage savant de bleus, de gris clair, de mauves, avec un juste dosage du blanc pur pour conférer le relief qui nous donne ces ciels si beaux, si calmes.

 Congédiées  les  nuées  symboliques  des  tableaux  du  Quattrocento   lesquelles abritent toujours quelque message angélique, ou la saisissante Mer de nuages du romantique Friedrich qui ramène l’homme à l’angoisse de sa finitude devant  l’infini  des  éléments,  dissipée  l’illusion  réaliste  des ciels de l’estuaire, encore entretenue, bien qu’avec un regard personnel par les impressionnistes, le sillage du pinceau dans Ciel de mer et Le rêve d’Icare nous redonne à voir la composition de ce ballet blanc et gris sur fond céruléen qui organise les masses blanches en mouvements d’ensemble, en pas de deux, en semi-corolles, en ailes d’oiseaux étirées (…) mais sans jamais définir sans ambiguïté une forme identifiable. Dans Le rêve d’Icare les tons fusionnent comme aquarellés dans un délicat sfumato.

Tout un plaisir de peinture comme autorisé à nouveau par ce qui le conteste.

 

Les traits rose ou orange, volontairement maladroits et comme décochés, nous disent combien il faut de talent et de délicatesse pour appréhender en douceur, sans les trahir, les formes de vapeur d’eau ; il est nécessaire, assurément, de peindre à la perfection les nuages pour oser un tel geste de contestation interne, sinon la tension due au contraste n’existerait pas et la toile se maintiendrait dans un entre-deux, une fadeur qui n’attirerait pas le regard.

 

 

La peinture pure

 Que ClaireLise Chobelet continue de peindre, pour son plaisir et pour le nôtre, des nuages, des vagues, des paysages de campagne ondoyants comme des vagues et des nuages, avec, à sa manière, des surgissements de couleurs chaudes, peut-être, au gré du regard de chacun : fleuves rouges, lauriers roses ou village de pierre rosée dans le lointain d’une campagne vallonnée, au gré du regard de chaque spectateur qui peut poursuivre longtemps sa rêverie sur ces paysages intérieurs qui s’ouvrent sur une pluralité de visions.

 Dans Ciel de mer et Le rêve d’Icare, les traits framboise et orange sur la nuée sublime ouvrent la toile sur un ciel d’interprétations  et  nous   amènent  à   voir,   par-delà  les nuages,  la peinture pure. Le trait est bien dévoilement, révélation,  surgissement  de  la  toile rendue  à elle-même  car  libérée  de  son  sujet,  délivré  d’un représenté trop obsessionnellement beau.

Ce diptyque  est  suspendu  entre  Tiépolo  et  Dubuffet,  car  plus que jamais peindre un paysage de ciel de mer, de campagne, ou un portrait contraint à négocier avec toute l’histoire de la peinture, et pour chaque artiste, avec son rapport singulier à ce sujet dans le paradigme de son œuvre. Continuer à peindre des nuages et des vagues est sans doute à ce prix. Autant l’afficher, d’un trait haut en couleur. Et dire que c’est la peinture même, rendue visible, qui s’envole en belles cohortes de nuage ; belles car peintes.

 

Les zébrures de couleur sur le sublime du ciel affirment la toute-puissance de l’artiste sur son œuvre. Le créateur a le droit d’enchanter et de briser l’enchantement pour réenchanter autrement, il a la liberté de déchaîner ses foudres sur sa toile, il en reste le maître.

Le  trait  lumineux,  c’est le numineux  descendu  sur  la  toile. 

Pas question  d’aller le chercher plus haut, la voie est barrée, ou  plutôt c’est  l’artiste qui en est investi : il est le  canal  de ces  énergies  à travers sa peinture, sa couleur, ses traits, ses choix.

 

Pascale BOISSEAU

septembre 2004